L'Univers de Kruptos

L’histoire de Kruptos, cyber-activiste légendaire luttant contre le mensonge, démarre bien avant la création de la Brigade Anti Fake News.  Motivés par la vengance ou la renommée, un groupe d’individus mènent une enquête afin de démasquer le plus grand détective de tous les temps : Kruptos.

Chapitre 1 : Omniscient

Temps de lecture : 20 minutes

Gabriel

Il existe dans ce monde des anomalies, des irrationalités qui viennent parfois remettre en doute l’ordre naturel établi. Si notre monde nous paraît rationnel, c’est que nous supposons collectivement un ensemble de règles qui le rendent prévisible. L’une d’entre elle stipule que tous les phénomènes qui se sont toujours répétés à mémoire d’homme se répéteront de la même façon dans le futur. C’est pour cette raison que nous pouvons nous réveiller le matin avec la certitude que le soleil se lèvera, que la gravité nous maintiendra toujours au sol, et que l’air sera toujours respirable.
C’est en me répétant toutes ces certitudes que je me réveillai ce matin là. Comme d’habitude, je démêlai les longs cheveux blonds d’Oda, enroulés autour de mes doigts. Je passai devant les deux chambres d’enfants, blotties contre la mienne, en laissant un petit sourire se graver sur mon visage, malgré la fatigue, en entendant leurs ronflements. Comme d’habitude, les placards et le réfrigérateur étaient pleins à craquer, et je déjeunai face à la baie vitrée qui offrait une vue plongeante sur la ville. Le soleil n’avait pas encore rencontré l’horizon que les silhouettes des immeubles s’auréolaient déjà d’un souffle orangé. Comme d’habitude, la télévision se taisait, elle qui ne parlait plus que de Kruptos, cet être omniscient, en guerre contre le mensonge.
Je revis ces courbes qui s’écroulaient, ces murmures inquiets dans les salles de réunions, les regards accusateurs de mes collaborateurs. Je revis Diane, ma secrétaire, tourner discrètement la photo de ses enfants à vue de mon bureau, pour me rappeler à quel point son emploi importait pour sa famille. Je repensai à la mienne, à son rythme de vie, à ses attentes. Je ressentis tous ces regards braqués sur moi, et tout à coup, je me sentis comme attiré par le vide vertigineux de l’autre côté de la baie vitrée. Les mains tremblantes, j’engloutis un calmant et me concentrai sur ma respiration.
L’appartement, l’immeuble, la ville étaient encore en sommeil, et je les regardais se réveiller doucement. La conscience se diluait peu à peu dans mon esprit, mon sang et mon corps. Puis comme d’habitude, la peur revint.
« Les affaires vont mal », m’avait répété mon comptable en s’essoufflant dans le couloir pour marcher à mon pas. « Il va falloir que tu acceptes leur offre, sinon c’est nous tous qui allons nous retrouver à la porte ». Je marchai alors d’autant plus vite, afin que les rangées de bureaux situés à chaque côté du couloir ne devinssent que des bandes passantes, floues, et que le vent sifflant à mes oreilles ne balayât les murmures. Mais toutes ces peurs finissaient par me rattraper, chaque matin, en déjeunant devant la baie vitrée. C’est alors mécaniquement, le regard morne, que ce matin là, j’annonçai au téléphone : « J’accepte ».

Un son long. Un son court. Un son long.

Puis tout se passa très vite. Beaucoup de papiers me passèrent sous la main, sans que je ne prenne le temps de les lire. Les quelques lignes que j’eus l’occasion de lire m’effrayaient au point de vouloir rebrousser chemin. Mais c’était impossible. J’avançais la boule au ventre, tentant dans la mesure du possible de ne pas laisser mes appréhensions paraître aux yeux de mes nouveaux associés. Les poignées de main avaient des allures de bras de fer, et ils semblaient tester mon stoïcisme à chaque échange de regard. « On a besoin que vous ayez les épaules solides », me disaient-ils. « Il s’agit d’un projet très sensible qui aura un impact majeur pour nos développements respectifs ». Un rapide calcul cynique me mena à la conclusion que notre entreprise comptait 8946 épaules, je me demandai alors s’il était raisonnable de tout faire peser sur les miennes.

Un son long. Un son court. Un son long.

J’étais assis en face de lui. « Nous y sommes », m’annonça-t-il avec un grand sourire. « Une dernière signature, et la production va pouvoir démarrer. » Il tourna la feuille avec ses doigts, et j’eus face à moi le bas de page qui appelait mon approbation. Son blanc immaculé me happait, si bien que je me retrouvai un moment à le fixer, le regard vague, comme aspiré par sa profondeur. Tant que je n’y plongeais pas d’encre, il était encore temps de renoncer.

Un son long. Un son court. Un son long.

C’était comme si je le remarquai pour la première fois. Pourtant, j’étais persuadé qu’il était là depuis un moment. « Vous avez entendu ? » demandais-je fébrilement en cherchant la source du bruit.

Il haussa ses épais sourcils broussailleux, mais son regard ne me lâcha pas une seule seconde.

– Vous délirez, mon pauvre homme », lâcha-t-il avec un ricanement forcé. « C’est sûrement le manque de sommeil. Ne vous inquiétez pas, une fois ce dernier détail réglé, vous pourrez vous reposer sur vos deux oreilles. »

– Mais si », insistais-je, « ça fait comme ça. »

Je tapais sur le bureau avec mon poing pour reproduire le fameux bruit : un son long, un son court, un son long.

– On dirait du morse », notais-je à voix haute.

– Écoutez, si vous voulez nous lâcher maintenant, sachez que nos avocats… »

– Non, non », le coupais-je brusquement. « Bien sûr que je vais signer le papier, c’est juste qu’il doit y avoir une canalisation qui goutte, ou quelque chose dans le genre. Vous avez raison, c’est sûrement la fatigue. »

Je signai d’une main ferme le dernier papier venant sceller notre partenariat, avant que ma conscience ne me fasse agir de manière inconsidérée. Satisfait, il se saisit de la feuille, et je vis sa copie m’apparaître, cachée en dessous de l’autre. Machinalement, je serrai le poing sur la croix chrétienne qui pendait à mon cou.

« Celle-ci, c’est votre exemplaire, je vous laisse la signer quand bon vous semble », précisa-t-il. « Vous avez pris la bonne décision, je suis très heureux de pouvoir compter sur votre collaboration pour ce projet. »

Il tapota vigoureusement l’épais dossier estampé “confidentiel” qui se blottissait à l’angle de mon bureau. Je pris conscience que je n’avais toujours pas lâché ma croix. Par peur de paraître suspect, je me saisis plutôt d’un stylo que je fis tourner entre mes doigts.

« Je compte sur votre extrême discrétion à partir de maintenant. Vous n’êtes pas sans savoir que si cette affaire venait à être publique, le scandale provoquerait notre faillite à tous », me menaça-t-il en faisant peser tous ses mots. « Voire pire, nous pourrions nous retrouver derrière les barreaux, vous et moi. »

Je maintins son regard, essayant de me l’imaginer comme compagnon de chambre. Il s’agissait effectivement d’une compagnie bien moins agréable que celle de Oda. Et mes filles me manqueraient terriblement.

Un son long. Un son court. Un son long.

Cette fois, je ne dis rien, mais je fixai son regard à la recherche d’une réaction. Son visage resta impassible, mais je le vis discrètement serrer le poing sous sa chaise, trahi par la veine se creusant sur son avant bras.

– Nous pouvons nous faire confiance, de toute façon, » lui répondis-je sans lâcher sa veine du regard. « Nous n’avons plus rien à nous cacher maintenant. Après tout, comme vous me l’avez souvent répété durant la préparation de l’opération, “nous sommes dans le même bateau”. »

– C’est exact, approuva-t-il en se levant. Mais gardez-vous bien de confier votre confiance à qui que ce soit à partir de maintenant. Nous devons rester hors des radars. »

Pourquoi ai-je du m’empêcher de lui répondre “trop tard”?

Un son long. Un son court. Un son long.

Ce bruit de fond m’obsédait. J’avais pourtant collé mon oreille à toutes les parois de l’entreprise lorsque les couloirs étaient dégagés : pas de trace de canalisations fuyantes, ou de rats dans les murs. J’avais beau demander à tous les employés qui croisaient mon chemin, personne d’autre ne semblait l’entendre. Et le bruit surgissait toujours quand j’étais seul dans mon bureau. 

« C’est quand même dingue », m’exclamais-je auprès de ma secrétaire venue déposer une pile de dossier sur le coin de mon bureau. « Pourquoi est-ce que ce satané bruit arrive maintenant ? Est-ce que c’est une menace ? »

Je la vis fixer d’un air inquiet mon tube d’anxiolytique négligemment posé près de ma main, puis la rangée de stylos gravée de la marque de mes dents. Il faut dire qu’au vu des derniers événements, j’avais considérablement augmenté ma dose quotidienne.

– « Je ne souhaite en aucun cas être désagréable, monsieur, mais vous devriez peut-être envisager d’arrêter les médicaments pour aller voir un spécialiste. Ce n’est pas honteux vous savez », s’empressa-t-elle d’ajouter en voyant mes sourcils se froncer. « Tout le monde voit un psychologue de nos jours, et les seuls fous que vous croiserez dans la rue sont ceux qui n’osent pas y aller. »

– Je ne suis pas malade, Diane, je suis simplement stressé », la rassurais-je. « Ce qui, comme vous le savez, n’est pas surprenant. Mais ce bruit, je vous le jure, sonne comme un avertissement. » 

Elle m’adressa un sourire entendu et compatissant, sans pour autant réussir à dissimuler une pointe de condescendance. Je sentis une vive colère monter en moi : comment pouvaient-ils me laisser aussi seul ? J’étais en train de prendre des risques inconsidérés pour protéger leurs emplois, pendant qu’ils me voyaient comme le patron fou d’une boite pharmaceutique addict aux médicaments. Je réalisai avec amertume qu’ils étaient très certainement amusés par l’ironie de la situation.

Un son long. Un son court. Un son long.

Petit à petit, je devins obsédé à l’idée de découvrir l’origine de ce bruit. Plus les jours passaient, et plus il s’insinuait dans tous les pores de ma vie. Il était partout, entêtant, à la télévision, sur mon téléphone, dans les murs, dans mes cauchemars, dans ma peau. Malgré une consommation intense d’anxiolytique, la peur nichée dans mes entrailles demeurait indélogeable. 

– Est-ce qu’on peut éteindre cette foutue télévision ?! » Rageais-je pendant qu’un journaliste s’extasiait sur le dernier coup de Kruptos qui avait démantelé un réseau d’évasion fiscale. 

– Ton langage, devant les enfants », s’indigna Oda qui interrompit son repas pour chercher la télécommande.

Le flux de paroles qui se déversait dans notre salon s’interrompit tandis que je me plongeai la tête dans les mains. Un silence gêné s’installa à table, mes filles fixant leur assiette, et ma femme plongeant son regard froid de colère sur moi, que je sentais à travers mes paupières closes et mes mains crispées devant mon visage. J’entendais les bruits de fourchettes et de mastications malgré les efforts notables que faisaient les filles pour masquer leur présence, ce qui acheva de m’agacer. Je serrai les dents en attendant que l’humeur passe. 

– C’est qui Kruptos, maman ? » Finit par demander la plus jeune, Camilia, pour briser le silence.

– C’est compliqué ma chérie », finit par lancer Oda après avoir essayé de croiser mon regard. « Des histoires de grands. »

Mais du haut de ses huit ans, elle ne se laissa pas démonter par l’argument et avança que si elle ne pouvait pas comprendre, c’était sûrement parce-qu’on ne savait pas lui expliquer. Je ne pus m’empêcher de sourire devant sa fougue. 

– Les copains à l’école disent que c’est un super-héros », chuchota Sofia avec une pointe d’excitation. « Peut-être même un dieu, qui punit les méchants ! »

– Un super-héros ? » s’exclama-t-elle les yeux écarquillés. « Il a des super-pouvoirs ? » 

– Il sait tout. Les méchants auxquels il s’attaque disent toujours qu’il était pas censé savoir. »

– Il n’était pas censé savoir quoi ? »

Je relevai la tête. Est-ce qu’il sait ? Est-ce que c’est lui ? 

– Ce n’est certainement pas un super-héros, les filles, » ricana Oda. « C’est très certainement un monsieur très intelligent qui passe beaucoup de temps sur les ordinateurs et qui s’est pris pour un héros à force de regarder des séries. » 

– Mais les gens qu’il a attaqué étaient vraiment méchants maman, » rétorqua Sofia en fronçant les sourcils. « Il paraît que certains ont même tué des gens ! »

Camilia écoutait la conversation la bouche grande ouverte, très certainement en train de s’imaginer un homme tambouriner un clavier tout en portant une cape. 

– C’est vrai, mais ce n’est pas à un inconnu de dire ce qui est bien ou mal, Sofia. C’est le rôle de la police d’arrêter les méchants, si tout le monde se met à se prendre pour un super héros, ce sont les innocents qui finiront par être attaqués. » 

– Et bien moi, je crois que Kruptos sait ce qu’il fait, » trancha cette dernière, convaincue d’avoir clos la conversation. 

Machinalement, je reproduis le bruit en frappant la table avec mon poing.

Un son long. Un son court. Un son long.

La télévision se ralluma, le volume au maximum. Nous criâmes de surprises en nous bouchant les oreilles. J’étais sur le point de m’énerver sur celle qui avait récupéré la télécommande avant de m’apercevoir qu’elle était encore posée sur le buffet, hors de portée de tout le monde. Nous nous lançâmes tous des regards inquiets, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne par elle même. 

“Qu’est-ce que…” commença Oda, avant d’être à nouveau coupée par la télévision qui hurlait : “Les autorités soupçonnent la participation du cyberactiviste Kruptos dans la fuite…” avant de s’éteindre à nouveau. Cette fois-ci, cela avait duré moins longtemps.

« La télé est possédée ! » Hurla Camilia en allant se cacher sous la table.

Oda s’apprêtait de nouveau à prendre la parole pour la rassurer mais le phénomène se reproduit de nouveau, achevant de percer nos tympans. Puis le silence revint. Long, court, long, pensais-je avec effroi. 

Je repensai à mon collaborateur, le jour de la signature du contrat, et sa réaction quand j’avais entendu le bruit pour la première fois. Il savait. Les dents serrées, j’emportai mon téléphone et m’excusai auprès de ma famille pour rejoindre mon bureau. Je croisai le regard noir de ma femme qui sortait Camilia de sa cachette sous la table avant de m’enfermer dans la pièce.

– A quel moment comptiez-vous me prévenir que nous étions ciblés par Kruptos ? » Pestai-je dans le micro de mon téléphone.

– Gardez votre sang froid », rétorqua la voix avec une pointe de fébrilité, qui trahissait une certaine angoisse. « Tout est sous contrôle, Gabriel. »

– Sous contrôle ? » Répétais-je avec stupéfaction. « Il me harcèle depuis des semaines, et maintenant, il a littéralement pris le contrôle de ma télévision ! »

– Il essaie simplement de vous déstabiliser. S’il en est réduit à ce genre de méthodes, c’est qu’il n’a pas suffisamment d’informations pour s’attaquer à nous. »

– Avez-vous seulement la moindre idée des personnes à qui il s’est déjà attaqué ? Nous sommes des insectes face à lui ! Il faut faire demi-tour le plus vite possible, annulons tout ! »

Je commençai à faire les cents pas sur le parquet grinçant, me sentant progressivement emporté dans un tourbillon d’angoisse. Les meubles semblaient s’alourdir autour de moi, menaçant de m’écraser à la seconde où je m’arrêterai de marcher.

– Dois-je vous rappeler que vous vous êtes engagé en signant ce contrat ? Il n’y a pas de retour possible », s’emporta-il. « Nous avons pris toutes les mesures nécessaires, nous n’avons laissé aucune trace numérique. »

– Avez-vous la moindre idée de tous les sacrifices que j’ai du faire pour en arriver là ? » Hurlais-je, abandonnant l’idée de ne pas me faire entendre dans le salon. « Je ne vais pas prendre le risque de tout perdre parce-que vous êtes incapables de saisir toute la gravité de la situation ! »

Pris dans un torrent de rage, je dus me retenir de balancer tous mes papiers, mes brevets, mes articles de presses encadrés par la fenêtre. Toutes ces preuves du futur radieux que j’avais construit pour ma famille et mes employés.

« Nous ne sous-estimons rien ni personne », persifla mon interlocuteur, impatient. « Nous avons travaillé en circuit fermé, imprimé les documents sur des imprimantes qui n’étaient connectées à aucun réseau, pris la précaution de ne faire circuler aucune clé USB. C’est peut-être un hacker de génie, mais ce n’est pas un magicien, ni un dieu. Nous ne risquons absolument rien. »

Écœuré par tant de désinvolture, je lui raccrochai au nez et balançai violemment mon portable contre le mur. Si je regrettai aussitôt mon geste, je n’allai pas le ramasser pour autant. Je m’effondrai plutôt sur ma chaise de bureau et m’enfoui le visage dans les mains, tentant de récupérer mon souffle. Tout me paraissait flou, sombre, menaçant, mais au milieu de cette tempête, il existait forcément un chemin qui mènerait vers une solution. Il en existe toujours un, il fallait simplement garder la tête froide et analyser la situation.

Au bout d’un certain temps, et de nombreux cachets, je me décidai à rejoindre le salon et à reporter ma réflexion pour la nuit, qui de toute façon s’annonçait courte. Mais en ouvrant la porte, je tombai nez à nez avec une Oda les bras croisés, auréolée d’une colère froide, intense.

– J’ose espérer que tu n’as rien accompli qui pourrait noyer ma famille dans la honte ? » s’enquit-elle d’un ton cassant.

– Je… Non… », balbutiais-je, déconcerté. « Non, ne t’inquiète pas, tout est sous contrôle. »

Elle se tenait droite, le menton haut, emplie de dédain et de mépris. Oda était une créature faite de dignité et de droiture, et je me sentis indigne de croiser son regard sur le moment.

« Je ne crois pas. Si j’apprends que tu as trahi ma confiance en m’impliquant dans une histoire sordide, tu peux nous dire adieux, moi et mes filles. »

Horrifié, je ressentis la panique monter en moi, tandis qu’elle laissa peser sur nous un silence lourd de sous-entendus. Ses filles, sa famille, qu’elle a élevée sans mettre ses ambitions en second plan, alors que moi avait échoué à concilier les deux. Par son attitude, elle me rappelait avec violence que je lui étais inférieur, qu’elle me gratifiait de l’honneur de sa compagnie, et que je risquai de la perdre à la seconde où je ne serai plus à la hauteur.

« Je t’ai préparé les couvertures sur le canapé », acheva-t-elle en rejoignant la chambre conjugale.

Mon téléphone se mit à vibrer.

Un son long. Un son court. Un son long.

Il semblait avoir survécu au choc.

*

Comme attendu, la nuit fut extrêmement courte. Mais je savais exactement comment je devais prendre en main cette journée pour que ce soit la dernière de ce long cauchemar. Je poussai les premières portes de l’entreprise avec force et détermination, claquant fermement mes semelles sur le sol à chaque pas. 

Je passai devant Diane en essayant d’ignorer son regard fuyant et son “bonjour” à peine audible. Je gardai le regard fixé sur le fond du couloir, vers ma destination, malgré l’ambiance lourde et la menace qui semblait planer dans le bâtiment. Cependant, je ne parvins pas à masquer mon inquiétude au fur et à mesure que je remarquai l’absence de nombreux de mes travailleurs. 

Une boule se formait dans mon estomac, et se resserrait à chaque alcôve vidée. Les quelques visages que je croisais étaient anormalement fuyants, et en y prêtant attention, tout le monde stoppait ses gestes à ma rencontre. Mon cœur tambourinait, j’accélérai le pas presque au point de courir. “Non, non, non”, suppliai-je, “c’est trop tôt !”. 

Arrivé à mon bureau en bout de course, je constatai que mon siège était déjà occupé par une femme aux cheveux noirs de jais, tirés sévèrement en arrière. Les jambes croisées, elle se tenait le dos droit, les mains jointes sur le bureau comme s’il lui avait toujours appartenu. 

Je n’eus pas le temps de lui demander qui elle était et ce qu’elle faisait là qu’elle m’ordonna de fermer la porte et d’éteindre mon téléphone. 

« Il vous a eu », se contenta d’elle de répondre à mon regard interrogateur. « La police peut arriver à n’importe quel moment. »

Sa phrase me fit l’effet d’un coup de massue.

Abasourdi, je jetai un regard ahuri au journal qu’elle venait d’exhiber sur mon bureau. “Le laboratoire pharmaceutique Phoenix Pharma produit des placebos illégaux”. Dans l’article, le journaliste citait mon nom, celui du fournisseur avec lequel j’avais signé le contrat, et faisait l’étalage de l’argent en jeu, et les conséquences sur les patients qui pourraient s’avérer mortel pour la plupart d’entre eux. 

Je ne me rendis pas même compte qu’un torrent de larmes inondait déjà mes joues. J’avais l’impression d’avoir chuté juste devant la ligne d’arrivée d’un long marathon. Tout. J’avais tout perdu.

– La plupart de vos employés ont déjà fait leurs cartons, et toute la paperasse que vous voyez ici sont leurs lettres de démission », continua-t-elle en tapotant la pile. 

– Vous êtes venues ici pour m’arrêter ? » Sanglotais-je, ayant totalement abandonné ma dignité.

C’était une libération d’aller directement en cellule plutôt que d’affronter Oda et mes enfants, qui devaient être anéanties et terriblement furieuses. Je fus dévasté à la simple pensée de leurs trois visages. 

« Non, je suis venue vous proposer une porte de sortie. »

Elle me jugea froidement, avec une lueur de pitié dans le regard. Je n’avais pas la force de chercher à comprendre, je voulais juste disparaître, que tout cela s’arrête. Je ne répondis pas, je restai assis sur ma chaise destinée aux invités, aux extérieurs, pas même concerné par le fait qu’une inconnue avait pris ma place. Je n’avais plus de place nul part.

« Vous n’êtes ni le premier ni le dernier à subir ce genre d’attaque. Sans juger de ce que vous avez fait pour en arriver là, il est anormal qu’un geek se prenant pour un super-héros se permette de faire le travail de la police. » 

A l’évocation de Kruptos, la détresse que je ressentais se mua en une colère sourde.

– Je vais le tuer », promettais-je à voix haute. « Je vais le retrouver et le faire payer ! »

– Sans aller jusqu’au meurtre, c’est en effet le plan », affirma-t-elle, sans se laisser perturber par mon coup de poing rageur sur le bureau.

– Comment comptez-vous faire ? Je veux vous aider ! »

Elle sortit un trousseau de clé de son sac à main en cuir, posé négligemment à ses pieds. 

– Bienvenue dans l’équipe, on attendait avec impatience de recruter un professionnel de votre trempe, Gabriel Ramirez. Nous aurons besoin de votre savoir faire et de votre réseau pour déterrer le Rat qui sévit au nom de Kruptos. » 

– Le rat », répétais-je en savourant le mépris se cachant derrière ce surnom.

Je me saisis du trousseau d’une forte poigne, secoué par les émotions. Le chagrin, la douleur, l’amertume, tout ce que Kruptos m’avait volé, tout ce qu’il avait détruit, tout ce qu’il avait gâché. Je serrai les clés avec tant de force que le fer s’enfonçait dans ma peau, en rythme.

Un son long. Un son court. Un son long.

Ce site utilise des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. En utilisant notre site, vous acceptez les cookies View more
Accept
Decline